La Gazette du Canal n° 25 - Histoire

(été 2000)

Le journal de tout le 10e arrondissement de Paris

"Moi, j'aime les Music-Halls … du 10e"

Pourrait-on dire en parodiant Charles Trénet et sa célèbre chanson. Depuis que les feux de l'actualité, et non ceux de la rampe, ont hélas éclairé la triste histoire de 'La Scala', il nous a semblé bon de faire un petit tour de scène dans ces lieux mémorables du 10e qui en firent "l'arrondissement de la musique". En effet, tout un monde musical vivait autour du quartier des Portes : chanteurs des rues ou de scènes, compositeurs, nombreux éditeurs et marchands de partitions musicales, imprésarios à la recherche de la vedette qui ferait flamber les planches. De ce passé musical, il reste aujourd'hui quelques plaques commémoratives sur des immeubles, un ou deux noms de rues, et un seul témoin en place : la maison Martin Cayla dont l'accordéon nostalgique résonne encore - pour qui sait l'entendre - au milieu des magasins de confection enfantine.

L'Histoire commence au début du 19e siècle avec les cafés chantants, "les guinguettes des bords de boulevards", où l'on se rassasie autant de chansons que de repas et de boissons ; au Second Empire la mode "de boire en chantant" continue dans les cafés-concerts, à l'appellation populairement syncopée en "caf'conc". Au milieu de la Belle Époque, le caf'conc si parigot s'anglicise en "music-hall" ; sa fonction change avec son nom "hall (salle) à musique" : on ne consomme plus autour d'une table, mais on s'installe confortablement dans des fauteuils rouges, disposés en rangées, pour écouter le tour de chant d'une vedette et regarder un spectacle de variétés : "l'attraction" qui fait monter sur les planches aussi bien
le jongleur de cirque, le prestidigitateur, le comique troupier que la danseuse aux longues jambes tout juste vêtue d'un pagne de bananes ou d'un truc en plumes : la revue de music-hall est née ! elle s'enrichit très vite de troupes de danseurs et de chanteurs qui font la gloire des revues à grand spectacle : "le show" des plus célèbres music-halls parisiens, là réside l'ambiguïté du terme "music-hall" désignant à la fois un établissement et un genre de spectacles.
Mais passons en revue trois des plus renommés de la vingtaine de caf'conc et music-halls du 10: il y a ceux qui ont totalement disparu, ceux qui ont été transformés, bien souvent en salles de cinéma, enfin ceux qui sont en danger de disparaître ou d'être recyclé en ? …

L'Eldorado

Le premier de notre histoire est un café chantant au nom rutilant d'or " l'Eldorado", familièrement appelé "l'Eldo", installé dès 1858 rue du Faubourg-Saint-Martin, son succès le fait vite déménager dans une salle plus grande, 4 boulevard de Strasbourg ; là pour la première fois, les artistes ont l'autorisation de se produire costumés, travestis, évoluant et parlant (et non mimant) au milieu d'un véritable décor de théâtre. C'est par l'Eldo que se fait officiellement la transformation des salles de café-concert en salles de "théâtre-music-hall". Devenu l'établissement le plus populaire de Paris, il est le passage obligé d'un interprète d'un tour de chant pour être sacré "vedette", plus tard on dira "étoile" puis "star". C'est à l'Eldo que  se produisirent des chanteurs qui connurent la grande gloire à leur époque mais dont les noms pour les générations d'aujourd'hui n'évoquent plus rien : Thérésa, Paulus, Polaire, et ceux un peu plus passés à la postérité comme Dranem et son célèbre "Ah ! les p'tits pois", Mistinguett et  son "Je suis née dans l'faubourg-Saint-D'nis", Maurice Chevallier et son "Paname" et bien d'autres encore. En 1932 l'Eldo ferme définitivement, sa façade puis sa salle tombent sous les coups de pioches. On y construit une banque dans les années 1935, puis après des occupations diverses, une nouvelle salle de spectacle ouvre sur ce lieu-même qui avait su garder son âme, aujourd'hui sous le nom de "Comedia", il vibre à nouveau sous les applaudissements du public, c'est un heureux retour aux sources.

La Scala

La Scala
Y. Guilbert
(Photo : collection Jeannine Christophe)

Au 13, boulevard de Strasbourg était une auberge guinguette devenu en 1868 café-chantant sous le nom de "Concert du Cheval-Blanc". Face au succès de l'Eldo, le directeur du Cheval-Blanc transforme en 1876 son établissement en music-hall, lui voulant un avenir aussi prestigieux que l'Opéra de Milan, il le baptise "La Scala" ; mais à défaut d'opéra, il en fait le temple de l'opérette et du tour de chant et surtout la grande rivale de l'Eldo, il lui arrache ses vedettes ; là brillent Fragson, Yvette Guilbert et bien d'autres. Transformé un temps en théâtre consacré aux vaudevilles de Feydeau, il retrouve en 1934 son panache de music-hall avec le tour de chant de Damia, il devient ensuite cinéma, puis comme bien des salles du boulevard, il est employé au service du 7e art pornographique avant d'être racheté, à l'insu de quelques uns mais surtout à l'inattention de beaucoup d'autres, par une secte religieuse, qui si on l'avait laissé faire, aurait fait retentir dans sa grande salle les chants de son gourou et produit en attraction des tours de magie guérisseuse et de passe-passe de l'argent de ses fidèles.

Concert Mayol

Mayol
(Photo : collection Jeannine Christophe)

Évoquons enfin un lieu qui est longtemps resté en activité musicale "Le concert Mayol" au 37, rue du Faubourg-Saint-Denis. En 1730, sur un terrain occupé jadis par le couvent des Filles-Dieu s'installe un café ; quand on lui dresse une estrade en 1867, il devient café-chantant et s'appelle alors "Concert Parisien" ; c'est là qu'Yvette Guilbert, allant comme bien d'autres au plus offrant des caf'conc, y conduit une revue qui fait sa gloire et celle des peintres qui la croquèrent. En 1909, un débutant, Félix Mayol, achète l'établissement, l'audace souriant aux jeunes, il n'hésite pas à lui donner son nom et ouvre l'entrée principale rue de l'Echiquier, il aménage l'entrée des artistes dans un immeuble mitoyen dont la porte cochère ornée de deux angelots est comme un clin d'œil au lointain passé religieux du lieu que ne profanent cependant pas les revues à grand spectacle qui s'y succèdent sous la houlette de divers directeurs dont Henri Varna. Là se produisent des grands noms du music-hall : Marie Dubas, Lucienne Boyer, Fernandel, Tino Rossi, etc. Il redevient music-hall d'un genre spécialisé dans les années d'après guerre en se consacrant au nu "esthétique" qui cache sous cette appellation pudique rien d'autre qu'un strip-tease. Le Concert Mayol a ensuite, comme les autres music-halls, diverses destinées : il est longtemps magasin en libre-service alimentaire, école de style Pigier, puis entreprise d'informatique, enfin un panneau "À vendre" est apposé avec un certain humour entre les mains des deux angelots de la porte ; depuis son propriétaire nous est inconnu.
Là se termine notre tournée des grands ducs des trois plus célèbres music-halls du 10e, mais laissons Mistinguett conclure "Le music-hall : c'est des femmes, c'est des plumes, c'est des gens. C'est rien et c'est tout, mais tout c'est la vie !".

Jeannine Christophe