La Gazette du Canal n° 17 - Histoire

(automne 1996)

Le journal de tout le 10e arrondissement de Paris

Une « terre d'accueil » : le Xe arrondissement

Du temps où l'on enterrait les étrangers de culte protestant près de la porte Saint-Martin, puis dans la rue de la Grange-aux-Belles et que les Allemands de confession catholique affirmaient leur foi en édifiant leur propre église, entre la rue Lafayette et le quai de Valmy.

Les corps des protestants étrangers trouvent refuge dans le Xe

Après la révocation de l'Édit de Nantes en 1685 et jusqu'en 1789, les protestants français et a fortiori les étrangers, exclus de la société de leur vivant comme de leur mort, ne pouvaient enterrer les leurs « qu'en catimini la nuit, sans bruit ni appareil, et surtout sans scandale, dans des terrains vagues, des jardins ou des caves… ».

La Hollande, le Danemark, l'Angleterre réclamèrent par voie diplomatique un lieu de sépulture pour leurs ressortissants décédés à Paris. Un article du traité d'Utrecht (1713) leur délivra alors le droit d'avoir un cimetière mais à condition que les « inhumations se fassent toujours nuitamment, sans flambeau ni éclat, sous la surveillance d'officiers de guet et avec l'autorisation du lieutenant général de police du quartier ».

Le cimetière des protestants étrangers de la Porte-Saint-Martin

Ainsi leur fut-il accordé, chemin de la Voirie, un terrain clos appartenant à la Ville de Paris, entre la rue de Bondy (René-Boulanger) et le boulevard Saint-Martin et entre les théâtres de la Renaissance et de l'Ambigu. Ce fut le cimetière des Étrangers de la Porte-Saint-Martin ; mais il fut fermé en 1762, car trop implanté au coeur de la ville et donc trop exposé à la vue de tout un chacun malgré ses hauts murs. Son emplacement servit alors de remise aux décors de l'Opéra du Palais-Royal ; mais quand celui-ci brûla en 1781, on construisit, sur le lieu même du cimetière, un nouvel Opéra : ce fut le début du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

La légende a longtemps couru que les coulisses du théâtre étaient hantées par un « fantôme de l'Opéra » qui serait le spectre d'un des protestants étrangers inhumés en sous-sol !

Le cimetière des protestants étrangers de la rue de la Grange-aux-Belles

Après la fermeture du cimetière de la Porte-Saint-Martin, on ouvrit dans le « sordide quartier du Combat », bien loin au nord-est de Paris, un nouveau champ de repos pour les protestants étrangers, sur un terrain de la ville situé à l'angle des rues de la Grange-aux-Belles (nos 41 à 47) et des Écluses-Saint-Martin (n° 1), autrefois le bien nommé chemin des Morts pour sa proximité avec le second gibet de Montfaucon et le cimetière des pestiférés de l'hôpital Saint-Louis. En 1792, après la Révolution, avec l'établissement de la liberté des cultes, le cimetière de la Grange-aux-Belles fut officiellement fermé, mais les protestants étrangers continuèrent quelques années encore à y enterrer leurs morts jusqu'à ce que les premiers grands cimetières parisiens, nouvellement créés, ouvrent confraternellement leurs portes aux décédés de tous pays et de toutes confessions.

Dès 1805, sur le sol remblayé du cimetière de la Grange-aux-Belles, on construisit divers bâtiments : lavoir public, maisons, écuries, granges. Les fondations ne descendirent pas au niveau des corps enterrés et personne ne se souvint plus de l'existence d'un cimetière en cet endroit jusqu'au jour où, en 1904, un ancien ambassadeur des États-Unis à Paris, Horace Porter, réclama à la France les restes de l'amiral américain John-Paul Jones.

Un mercenaire au 18e siècle : John-Paul Jones

John-Paul JonesLe « pirate corsaire » servit dans la marine américaine pendant la guerre d'Indépendance, lutta farouchement contre les Anglais, pilla un de leurs ports, puis se fit engager comme contre-amiral dans la marine russe. Il s'installa ensuite à Paris où il mourut dans la misère, le 18 juillet 1792. Comme protestant et étranger, il fut inhumé au cimetière de la rue de la Grange-aux-Belles « par charité et sans le moindre frais » selon la pratique encore en usage.

Donc, en 1905, on fouilla trois mois durant le cimetière jusqu'au tréfonds pour retrouver ses restes. On mit au jour un cercueil de plomb, avec quelques lettres inscrites sur une plaque de cuivre; le corps du corsaire était intact, malgré son séjour de près d'un siècle en terre, mais là horreur ! on découvrit que « le fougueux adversaire d'Albion : John-Paul Jones était né anglais ! »  Il fut tout de même transporté à l'église américaine, avenue de l'Alma, puis envoyé en grande pompe aux États-Unis où il reçut une sépulture digne du héros national qu'on voulait qu'il soit.

Quand l'église « Saint-Joseph-Artisan » s'appelait « Saint-Joseph-des-Allemands »

Saint-Joseph-des-Allemands… Et pendant que les étrangers protestants s'occupaient de leurs défunts, arrivaient à Paris dans les années 1830, par les gares de l'Est et du Nord, des travailleurs immigrés allemands, attirés par l'industri-alisation de la capitale. Ils se regroupèrent en très grand nombre dans les ateliers, usines et chantiers implantés entre la rue Lafayette et le canal Saint-Martin : ils étaient 30 000 en 1835, 90 000 en 1848, 150 000 en 1866… Le bassin de la Villette « l'un des quartiers les plus insalubres de Paris » devint un véritable faubourg de l'Allemagne. La colonie allemande formait un sous-prolétariat ignoré, dépourvu de tout encadrement social, scolaire ou religieux. Dès 1848, un jésuite alsacien, le père Chable, se porta au secours « des Parisiens de langue allemande qui croupissaient dans le plus affreux des désordres depuis leur arrivée dans la capitale ». En 1850, il réussit à ouvrir au 30, rue Saint-Maur « une mission allemande à but social et spirituel », elle se transporta ensuite au 214, rue Lafayette où fut installée provisoirement une chapelle en bois. C'était à la fois un local de réunion pour les adultes et une école pour les garçons et les filles de 8 à 12 ans que « l'on arrachait ainsi aux dures journées de travail de 12 heures en usine, et auxquels on enseignait leur langue ».

Le succès fut immense, puis grâce aux dons des diocèses d'Allemagne et d'Autriche, une église en pierre d'un humble style néo-gothique fut construite en 1865-66 entre l'extrémité de la rue Lafayette (n° 214) et le quai de Valmy (n° 193) d'où elle est seulement visible (notre carte postale). Elle fut appelée « Saint-Joseph-des-Allemands » à la fois en l'honneur de saint Joseph « le charpentier » (dont les peintures du choeur relatent la vie) et des ouvriers allemands pratiquant presque tous ici les métiers du bois : charpentiers, ébénistes, menuisiers, etc.

Les guerres de 1870 et 1914 portèrent un coup fatal à la population allemande de La Villette. Cédée à une société luxembourgeoise, l'église recruta alors ses paroissiens parmi la population ouvrière française locale, les Luxembourgeois et les germanophones de Paris. Elle fut également débaptisée à cette même époque pour s'appeler « Saint-Joseph-Artisan » du nom du saint patron des ouvriers. Et c'est seulement au printemps 1996 que cette petite propriété du Xe arrondissement, d'abord allemande puis luxembourgeoise, est devenue française en relevant désormais du diocèse de Paris.

Jeannine CHRISTOPHE